The City & The City


The City & The City est un livre de China Miéville datant de 2009. China Miéville est un auteur assez particulier. Acclamé dans le monde de la science-fiction, particulièrement dans la sphère anglosaxonne, il rafle moult prix et est régulièrement dans l'œil de la critique.

Si ce n'était que ça, ça voudrait juste dire que c'est un très bon auteur doué d'une forte originalité. Mais il y a autre chose. À chaque fois que je lis un de ses livres, je me retrouve avec le cerveau retourné. Bien qu'il ne fasse jamais quelque chose d'absolument novateur. Je m'explique. Miéville est bel est bien un auteur particulièrement original. Mais l'originalité seule après une tradition de l'écrit qui date de plus de plus de deux millénaires, c'est une affaire compliquée. Quand on passe derrière Borges, Lucien de Samosate, Swift, Proust, Philip K. Dick. Qu'est-ce qu'on peut bien amener de nouveau sous le soleil? C'est la question que je me pose. Mais celle à laquelle je tâcherai de répondre, c'est pourquoi il faudrait le lire?

Allégorie

Les romans de China Miéville que j'ai lu jusqu'ici, portent une certaine charge allégorique. Un gros mot dans le monde de la littérature, ou presque. Quand on entend le mot allégorique, en tout cas de mon point de vue, on pense à la théologie, à de la littérature pour enfants, de la morale à deux sous qui justifie un emballage moindre. Quand ce n'est pas une œuvre pompeuse qui prétend remplacer la Divine Comédie. Et pourtant, tous les romans qui font un usage de l'allégorie dont je me souvienne, sont des œuvres géniales. Que je pense aux Persiles de Cervantes, à Momo de Michaël Ende ou à la poésie de Dante. Je suis toujours devant un quelque-chose-qui-veut-dire-quelque-chose-mais-quoi. C'est à dire que le texte possède des niveaux de lectures imbriqués les uns dans les autres. Et ce texte, lu par le lecteur génère du sens tout seul après. On ne se contente pas juste de suivre une histoire plaisante, on met un puzzle ensemble qui nous parle du monde et de la vie en général. Et du sens émerge petit à petit, parfois bien après la lecture. C'est un sentiment merveilleux, comme une petite épiphanie dans la vie de tous les jours. Et c'est là je crois, une des choses qui font de la lecture un truc aussi essentiel que de manger ou respirer.

Le pitch

L'histoire de The City & The City se passe dans une cité-état, ou plutôt deux, d'Europe centrale. C'est un état d'Appartheid poussé à l'extrême. Il existe deux états: Besź et Ul Qoma. Ces deux entités forment une métropole, traversée d'une frontière, et les deux états et leurs habitants s'ignorent. Lorsque je dis s'ignorent, ce n'est pas un truc aussi anodin qu'il n'y paraît. China Miéville construit un monde où il est illégal de reconnaître l'existence de l'autre d'un côté comme de l'autre.
Imaginons un cas de figure, mon chat s'échappe, de mon appartement, je lui cours derrière et il va se cacher derrière un pâté de maisons. Je l'appâte avec quelques croquettes et le ramène chez moi en lui faisant des remontrances et en lui gratouillant derrière les oreilles.
Maintenant, imaginez que je sois à Besź et que le coin de la rue débouche à Ul Qoma. Mon chat est perdu. Je ne suis même pas censé voir les habitants d'Ul Qoma qui passent au loin. Donc je ne les vois pas.

China Miéville, qui a fait des études de Sciences Politiques et s'est distingué avec une thèse portant sur une théorie marxiste du droit international, voit bien tous les problèmes qu'une ignorance entre deux états voisins, «partageant» une même ville, peut produire. Il postule donc l'existence d'une organisation supra-étatique: la Brèche (Breach) qui se charge d'intervenir dans les cas de non-respect des frontières qui ne relèvent plus de la juridiction des organisations d'Ul Qoma ou de Besź.

Alors lorsque nous suivons le cas de l'assassinat d'une jeune fille à Besź qui s'avère venir d'Ul Qoma, Brèche doit intervenir. Et l'inspecteur en charge de l'enquête, comme dans tout bon polar qui se respecte, va devoir suivre le fil jusqu'au bout. Même si ce fil traverse la frontière.

La richesse du monde est un plus. Le sous-texte en est un autre. La créativité linguistique de Miéville encore un (Je ne m'explique pas comment on arrive à le traduire, d'ailleurs les traducitons de Nathalie Mège sont toujours très bien, c'est incroyable). Ça commence à faire beaucoup. Je suis encore en train de le lire, mais je passe un excellent moment.

Un peu plus tard

Après avoir terminé ce livre. Je tâcherai de répondre à ces questions, pourquoi faudrait-il lire ce livre. Procédons par éléments:
  1. Le style est fouillé. La création de néologismes et l'expérience de pensée que suppose d'imaginer Basźel et Ul Qoma et tout le bagage linguistique que cela suppose peut potentiellement donner de bonnes clefs pour appréhender des situations réelles ( et comment des situations réelles reposent sur des abstractions qui a posteriori peuvent sembler aberrantes).
  2. Le scénario prend le temps de nous fournir les détails qui composent l'ordre du monde avec une rigueur exemplaire. Néanmoins, l'intrigue prend assez souvent le pas pour ne pas rendre le livre rébarbatif. La sociologie et le polar s'entremêlent si bien qu'à la fin on ne sait pas quelle partie du roman est la plus fascinante.
  3. Pas besoin de se tourmenter, il y aura toujours des auteurs pour nous le prouver qu'il y aura toujours quelque chose de nœuf à lire.

Pour aller plus loin

Le wordpress de China Miéville
La sus-dite thèse sur le droit international
Chronique de R.-M. Dolhen (Thomas Day) sur le livre en question

catégorie(s)

littérature